ii) Il n’y aura pas de repos


prologue

 

il n’y aura pas de repos

 

Parmi le harassement des exigences, celle de ne pas s’endormir en chemin, celle de ne pas s’engourdir les sens dans l’alcool du désamour, celle de ne pas fuir la douleur évidente, ni son feu violet quand elle pénètre, ni le vulnérable et sa nudité plus que nue plus que profonde; celle de ne pas tricher, celle de rester seul à marcher seul, celle de rester debout alors que tout ce que tu portes voudrait se rouler en boule, se clore avec une perle dans la bouche, se cacher dans un sommeil huileux, ou enduit de frimas luisants, oublier comme un papier dans l’eau se délie lentement dans ses fibres, diluant ses encres; celle de tenir toujours ta présence la plus entière possible sur un seuil neuf, celle de ne pas se jeter derrière soi, celle de laisser la peur ou la panique te traverser jusqu’à ce qu’il ne reste plus que toi, un plein toi, tremblant d’être encore vivant; celle d’accepter que le sel coule de toi malgré toutes les réticences, celle d’être plus vivant que toutes tes morts cumulées de vivre, celle d’être aussi laid que beau, celle de tous tes contraires, celle de rester hors de la plainte et au-dessus d’elle, au-dessus d’elle à tout prix; celle d’ouvrir ce chemin que toi seul peux ouvrir; celle d’être une infime part d’un corps immense constitué de milliers et de milliers d’autres, celle de ne pouvoir jamais connaître cette créature un jour, il n’y aura pas de repos.

 

 

 

*

 

 

 

I – je marche

je marche, je marche avec une impression de chien mouillé, de minuscule grenaille entre la semelle et le pied tandis que la conviction de ne pas m’arrêter devient plus lourde et plus ardue avec chaque pas et pourtant que se solidifie ou se cristallise serait-ce une obligation, une responsabilité? quelque chose brûle dans ma tête et je ne sais pas que la pente descend et je ne sais plus que l’autre pente monte, je sais seulement que de la jambe gauche à la droite le même effort prévaut, je ne sais que le maintenir, le maintenir jusqu’à me rendre. tenir encore jusqu’à l’arbre, encore jusqu’à la butte, tenir jusqu’à l’orée de ce lieu, ou de ce village que je ne sais pas reconnaître comme on sait plus reconnaître un visage. tenir cette allure des membres. balancer d’un même mouvement, égal, en regardant toujours un peu plus haut, devant, toujours devant.

une seule longue rue, une seule intersection comme un seul arrêt difficile et nécessaire comme toute difficulté est nécessaire. je demande un peu d’eau, on m’offre de l’eau. je vois un sourire sans regarder le sourire. je vois comme on discerne dans la nuit quelques lueurs briller furtivement ;  je vois une allée en plein centre d’une pupille, une allée sous les arbres, une grande grille qui s’ouvre alors qu’on est immobile, une grande grille oeuvrée comme on pouvait en regarder dans les livres anciens emplis de fines gravures.

il n’y a pas de voix. il n’y a pas de paroles. que cette allée et ces grilles qui s’ouvrent d’elles-mêmes en plein centre d’un regard que je n’arrive pas à regarder.

l’eau avalée coule dans mon corps. elle coule comme du sérum. elle coule comme mon sang. ni vite ni lentement. elle coule comme le sang doit couler. une main délicate se tend vers le gobelet. je ne sais si c’est pour le reprendre ou pour l’emplir à nouveau. la main se tend et. je regarde la main avec mon impression de chien mouillé, de grenaille entre la semelle et le pied, avec dans le corps la poussée du mouvement des membres. le désir et le non-désir. reprendre la marche. maintenir… puis une brûlure longe tous les os et tandis que je ressens, que je suis très proche de cette brûlure, comme on garderait une braise très près du visage et des lèvres, je l’embrasse et la repousse.

je regarde la main à travers la brûlure qui me prend et je traverse la brûlure. la brûlure. je traverse la fatigue et mes os. je traverse la brume lasse et j’entre dans l’allée sous les arbres.

je marche, je marche avec un poids sur la poitrine, une poignée de fer trop chaud entre ma chemise et moi, entre ma peau et moi. trop chaud. je marche vers. et l’allée ouverte serpente légèrement en jouant aux ombres et à soleil. et aux ombres plus sombres. mon impression de chien mouillé voudrait courir. mon impression de grenaille entre la semelle et le pied voudrait que je m’assieds dans ces flaques chamarrées. mais une main se tend et je ne sais si c’est pour prendre ou donner. je ne sais si je dois tendre ou tenir. l’eau. la main. le regard que je ne sais pas regarder. la brûlure dans le corps, la brûlure dans ma pensée. le sentier que je veux rejoindre. celui qui m’attend. celui qui m’attend.

 

 

 

 

*

 

 

II – dans l’allée des parfums

d’abord il n’y a que la pénombre sous les arbres puis un perron laiteux semble s’éclairer légèrement. je dis perron. un espace, un seuil. trois larges marches dessinent un surplomb entre des arbustes dont les boutons tendent des paupières closes. je me demande ce que la porte étroite – n’était-ce pas de Gide? – fait ici. je dis ici, je ne sais ce lieu ni cet espace. (mais pourquoi cette pensée, ce livre, et Gide?)

une pierre haute comme un arbre. une pierre maison arbre détaille tout de la maison des enfances et des transitions sans rien en démontrer véritablement. on dirait une entrée dans le ventre d’une montagne, dans le ventre du monde. le lieu espace évoque toute une collection de références, d’histoires tissant le vêtement blanc et crayeux des mémoires anciennes, assises et pausées. elles semblent attendre depuis des années, elles semblent attendre…

assise près des mémoires, dans ce calme surréel, un bruit d’eau prend des accents de voix multiples, ténues puis enflant. des chuchotits et des balbutiements se détachent. je ne capte pas clairement mais l’ensemble me rappelle des choses endormies et très lointaines. des parfums s’évanouissent et s’éveillent en minuscules bulles, cellules, molécules, et prennent forme pour en changer aussitôt. qu’est-il depuis la pierre et depuis l’arbre. qu’est-il depuis le souffle? les mémoires me regardent avec intensité comme transvasant par leur présence persévérante des esprits et des essences.

à peine mais ivre et la tête pleine, prise entre brûlure et brume je regarde ces souvenirs qui s’éparpillent. dans le mica moiré de leurs évanescences, mi papillons, mi lucioles, l’étonnement m’absorbe et moi qui ne sait regarder les regards, je regarde les mémoires assises qui semblent attendre. ces souvenirs sont-ils tous les miens et en ai-je vraiment autant? est-ce important, plus important que la floraison de leurs parfums?

une impression, une impression de condensation, quelque fraîcheur soudaine dans le corps et le mouvement d’une main délicate s’avançant me rappellent le gobelet que je tiens entre les doigts. il flotte une odeur d’eau, de feuillages comme autant de pages, de fleurs et d’ambre. tout au bord d’un vertige, je regarde un sourire que je voyais sans voir et je me souviens. parmi les parfums, je me souviens du tout premier sourire qu’on m’ait offert.

 

 

 

 

*

 

III – parenthèse panthère

ce moment, le moment du sourire est une parenthèse ouverte, bondissant soudain d’une forêt de visages. comment ne pas être ramenée dans ma présence autant que dans le souvenir enfouit, surgissant vivement parmi les bouffées de parfums aussi diffus que flous, parmi les tiges de gestes et les feuillages bruissants de paroles et chansons anciennes. ce ne sont plus les yeux, ouverts par l’étonnement bien plus que par le fait réel, qui perçoivent, mais toute la part jusqu’alors endormie qui se lève pour croquer instamment la moindre trace de doute. la moindre trace… de doute.

puisque une telle parenthèse existe, la brousse du monde moderne où je marche, les méandres fangeux et les cris néons qu’on y cultivent, tous les miroirs dont je refuse la mire, les troupeaux médiatiques qui nous nourrissent, l’énormité de la supercherie des bonzes économistes, les feux de leurs rampes jetés sur le monde plus habilement que des bombes, la tyrannie de l’urgence*, tout cela effrayait-il la fauveté tapie de cette parenthèse panthère ? ne restait-il que ce sourire, ce sourire seul contre tous les maux du monde ?

 

 

 

 

*

 

 

 

 

IV – la seule réponse

le rebours des pupilles

intangiblement, reculent les vasques parfumée, les flaques chamarrées de lumière, l’allée sous les arbres, les grilles du jardin; le chemin de pupilles se referme dans le regard que je ne sais pas regarder. l’allant revient lentement, détache ce qui doit l’être. il n’y a pas de brûlure ni de feu sinon que très profondément couvés, au fondement de toute chose. un bref instant j’entrevois une assurance, à la fois neuve et nouvelle. assise près de l’âtre de la demeure qui m’habite, elle retourne les braises avec calme. un bref instant elle me regarde. et son regard à lui seul est un sourire.

le temps du corps

il est temps de reprendre le corps. il est temps de reprendre la marche, le déplacement des membres dans l’espace et la matière, ce rythme des pas sur le battement de coeur. une embrassée est ce souffle plein dans une certaine épaisseur de l’air, où s’enroulent les odeurs d’herbes grasses et de menthe, de pommes blanches et d’agneaux. les parfums jusqu’au fond des poumons, emplissent mon sang et déplacent des poids, de sombres lueurs, et les effacent. léger, ce vertige au bord d’un bonheur, le sens retrouvé au milieu des robes de mémoires, quelque chose ressemblant à un sentiment solide installe au milieu du corps, un point d’équilibre; quelque chose comme un centre au centre des choses insuffle une force que je ne savais pas avoir.

la fonte des miroirs

tout en marchant, des miroirs fondent et coulent. des grands pans de noirceur se désagrègent et emportent avec eux les fers corrodés d’inquiétudes que rien ne semblait jamais pouvoir dissoudre. les vieux corps des soucis envolent leurs cendres dans le vent levé brassant les herbes folles et les arbres, ma pensée. voici que des murs tombent d’eux-mêmes et sans fracas pourtant qu’ils m’avaient tenue aussi durs et forts que ceux d’une citadelle imprenable. était-ce si simple, ne fallait-il donc qu’ouvrir un chemin et passer au travers des mirages, des illusions, comme on franchit une forêt d’ombres? était-ce si simple se quitter?

le voir véritable

la route danse en montant de surplombs en collines. parvenue au sommet d’un petit promontoire bordé de pierres des champs, des sauterelles se frottent dans un bain de soleil. je tourne mon regard vers cette croisée, cet arrêt si difficile et nécessaire. il n’y a rien, ni rue ni maison. rien. mon étonnement est d’autant plus grand qu’il n’y a que des bêtes qui paissent tranquilles dans les champs d’herbages et sous les pommiers. il n’y a qu’un ruisseau chantant près d’une pierre debout, un ruisseau,  environné de pervenche et de fougères, de menthe et de thym. il n’y a que la campagne chauffée de ce mois d’août où les blés blondissent en murmurant un long et doux concert sous la brise. il n’y a que des voix d’oiseaux, le stridule insistant des cigales dans l’été qui bientôt s’achève. il n’y a qu’un vallon vivant.

le voir senti

m’étais-je assoupie ou avais-je fermé les yeux? cependant c’est avec le sens certain de les garder grand-ouverts que je regarde assurance; assise près de l’âtre elle discute avec confiance. tandis que toutes deux tournent les braises d’un geste uni et calme, alors qu’un doute m’effleure puis m’étreint de ses mains moites, alors qu’une sournoise angoisse voudrait prendre forme dans mon ventre, assurance et confiance me regardent de leurs yeux sereins. la réponse, la seule réponse émane de leur sourire.

…]

 

 

 

 

·        La tyrannie de l’urgence:

(Les grandes conférences) 1999. Zaki Laïdi. aux Éditions Fides. Montréal. Bibliothèque nationale du Québec. ISBN 2-7621-2108-6

 

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