i) Ombre et la forêt

 

 

 

I

Au pied d’un arbre, amassé contre les écorces, le lit des épines sous les jeunes feuillages chante doucement cet air de pin et d’oiseaux, le pelage des renards. Juste à côté la lumière trempe ses doigts, filtre et infuse, lente, les aspérités où l’ombre s’était assise. Elle déroule des ors liquides, des draperies de baldaquin sur les têtes duveteuses des violons nouveaux. On dirait qu’ils penchent et se tendent simultanément. Sous leurs chemises floconneuses et rousses, leurs traits arrondis de verts s’allongent en poignets souples parmi des vestiges de concerts brunis, un vieux registre grisâtre et le filigrane des veines transparentes des anciennes mains de l’orme, mains passées sous la bouche de l’hiver.

 

 

 

 

 

II

Je n’approche pas la lumière, pas plus que je n’approche quoi que ce soit. Je l’épie pendant qu’elle glisse et coule en ruisseaux sonores, tandis qu’elle peint les cheveux fous d’un lichen pâle, un îlot dense de mousse piquetée de tiges rouges où s’insinue, ondoiement vert à peine plus sombre, une ramure de pervenche, ses yeux clairs. La lumière révèle le diaphane d’un élytre d’insecte gracile, un miroitement d’écaille. Bleu-noir, il semble une lettre d’un alphabet antique, échappée sauvage de je ne sais quel encrier. L’insecte danse, fait des signes enroulés de pétale qu’il enfuit prestement derrière le long fuseau vertical et rêche d’un corps, immobile.

 

 

 

 

 

III

Non loin, des sentiers courent. Ils courent et s’entrecroisent, chemins de pleine vie, petites roulées des perdreaux, brillants sillages suivant la coquille à rayures jaunes de l’escargot des bois, cliquetis de tamias turbulents, urines âcres des biches. Les sentiers ondulent sous de hautes voûtes sans clé, cathédrales ouvertes jusqu’aux nues, et inspirent les brises élancées dont les grandes orgues écoulent des exhalaisons chargées du parfum crû des tiges, les essences capiteuses de résineux mêlées à ces embruns subtils de terreau, humide et noir. Les sentiers courent leurs veines entre les arbres, dans le ventre des pierres, les sentiers courent des branches dans le ciel, des racines plongées dans la terre. Autant de rivières sur le monde.

Soudain, il m’apparaît que toutes ces choses tiennent l’une de l’autre, l’une dans l’autre, que toutes ne participent que d’un seul et même dessin, comme en seul un corps. Un même corps que le mien, blotti dans l’ombre. Et comme je suis de ces sentiers, je les respire.

 

 

 

 

IV

Un vertige de beauté ferme mes yeux. Tout est si bruissant. Comme ces bruissements enflent et s’entremêlent, le froissement des brises et des souffles prend des ampleurs de musiques, d’océan sonore. Leurs respirations en vagues murmurées s’emportent jusqu’au sang des tempes, aux battements du cœur, et multiplient les battements de vies intenses, yeux et odorats vifs, petits corps des plumes, des fourrures. J’écoute leurs enjambées, les sauts, la course entre les arbres. Le trépidant des minuscules rivières rouges et vivantes que l’instinct seul propulse. Puis ce sang des arbres, haut, ses transparences. Un vertige de beauté m’ouvre les yeux.

 

 

 

 

V

Vive, au pied d’un arbre, le corps rassemblé tout contre l’écorce, un lit d’épines et les jeunes feuillages chantent doucement un air de pin et d’oiseaux, la rousseur des renards. La forêt entière se calme et embaume. Maintenant drue, la lumière m’approche aussi jaune qu’un puma, aussi lente que fauve. Elle m’approche. Je la laisse toucher mon épaule, je la laisse appuyer sa chaleur doucement aigüe. Réfugiée dans la main de l’ombre et paisible sous la dent du soleil, de l’immobilité apparente je perçois le mouvement vivant des choses. Rien n’a plus d’importance que ce lieu qui me garde.

 

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Un commentaire pour i) Ombre et la forêt

  1. lutine dit :

    je crois que nous aimons les mêmes choses, la forêt, on y entre et elle s’imprègne de nous ou l’inverse souvent, on y respire avec elle et il y a plein de trucs qui se passent en nous, comme des révélations.

    Ce texte est trés beau.

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