je marche

je marche, je marche avec une impression de chien mouillé, de minuscule grenaille entre la semelle et le pied tandis que la conviction de ne pas m’arrêter devient plus lourde et plus ardue avec chaque pas et pourtant que se solidifie ou se cristallise serait-ce une obligation, une responsabilité? quelque chose brûle dans ma tête et je ne sais pas que la pente descend et je ne sais plus que l’autre pente monte, je sais seulement que de la gauche à la droite le même effort prévaut, je ne sais que le maintenir, le maintenir jusqu’à me rendre. tenir encore jusqu’à l’arbre, encore jusqu’à la butte, tenir jusqu’à l’orée de ce lieu, ou de ce village que je ne sais pas reconnaître comme on sait plus reconnaître un visage. tenir cette allure des membres. balancer l’équilibre en regardant toujours un peu plus haut, devant, toujours devant.

une seule longue rue, une seule intersection comme un seul arrêt difficile et nécessaire comme toute difficulté est nécessaire. je demande un peu d’eau, on m’offre de l’eau. je vois un sourire sans regarder le sourire. je vois comme on discerne dans la nuit quelques lueurs briller furtivement, je vois une allée en plein centre d’une pupille, une allée sous les arbres, une grande grille qui s’ouvre alors qu’on est immobile, une grande grille ouvragée comme on pouvait en regarder dans les livres anciens emplis de fines gravures.

il n’y a pas de voix. il n’y a pas de paroles. que cette allée et ces grilles qui s’ouvrent d’elles-mêmes en plein centre d’un regard que je n’arrive pas à regarder.

l’eau avalée coule dans mon corps. elle coule comme du sérum. elle coule comme mon sang. ni vite ni lentement. elle coule comme le sang doit couler. une main délicate se tend vers le gobelet. je ne sais si c’est pour le reprendre ou pour l’emplir à nouveau. la main se tend et. je regarde la main avec mon impression de chien mouillé, de grenaille entre la semelle et le pied, avec dans le corps la poussée du mouvement des membres. le désir et le non-désir. reprendre la marche. maintenir…  une brûlure longe tous les os et tandis que je ressens, que je suis très proche d’elle comme on garderait une braise très près du visage et des lèvres, je l’embrasse et la repousse.

je regarde la main à travers la brûlure qui me prend et je traverse la brûlure. la brûlure. je traverse la fatigue et mes os. je traverse la brume lasse et j’entre dans l’allée sous les arbres.

je marche, je marche avec un poids sur la poitrine, une poignée de fer trop chaud entre ma chemise et moi, entre ma peau et moi. trop chaud. je marche vers. et l’allée ouverte serpente légèrement en jouant aux ombres et à soleil. et aux ombres plus sombres. mon impression de chien mouillé voudrait courir. mon impression de grenaille entre la semelle et le pied voudrait que je m’assieds dans ces flaques chamarées. mais une main se tend et je ne sais si c’est pour prendre ou donner. je ne sais si je dois tendre ou tenir. l’eau. la main. le regard que je ne sais pas regarder. la brûlure dans le corps, la brûlure dans ma pensée. le sentier que je veux rejoindre. celui qui m’attend. celui qui m’attend.

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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5 commentaires pour je marche

  1. Catrine dit :

    mille fois comme//comme une pensée analogique//analogie que je devrai élucider//j’éluciderai peut-être en marchant sur mon sentier…(?)

  2. lutine dit :

    Pousser ses limites, tu vas jusqu’à l’arbre prochain, et à l’arbre prochain puisque tu y es ne t’arrêtes pas et vas jusqu’au virage suivant puis encore à l’arbre jaune au bout du chemin, souvent j’ai poussé mes limites obtenant ainsi ce que j’avais décidé au départ, c’est ainsi que j’ai lu, j’ai aimé.

  3. Catrine dit :

    bonjour Lutine
    oui, oui en quelque sorte oui pousser (sans vraiment pousser, juste tenir déjà)… pourtant je ne pense pas à obtenir quoi que ce soit et je ne décide pas de ce que je trouverai, rencontrerai ou découvrirai, c’est plutôt que quelque chose me trouve ou me rencontre, parfois, vient vers ou croise ma trajectoire, dans la vie puis dans l’écriture: une allée dans le regard, une merveille au milieu de l’inconfort, une épiphanie dans la douleur traversée
    …aussi la question tourne autour du moteur, autour de ce qui mobilise, de manière intérieure/extérieure – autant ce sur quoi s’appuie la mobilisation que ce que celle-ci produit – d’un équilibre en plein déséquilibre, une résistance et son renversement (pour ceux qui suivent mes traces de doigts, ce sont de mes sujets récurants et ceux-ci me font penser à de vieux meubles qu’on retrouve, rentrant chez soi après des années d’absence)
    merci, merci de passer ici et de me donner ton avis, c’est interessant la différence de point de vue et les réflexions que cela amène.

  4. Catrine dit :

    quelle surprise! merci beaucoup, c’est tout un cadeau, le portuguais semble faire de la musique.
    je suis vraiment ravie, merci, Alberto Augusto Miranda

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