dans l’allée des parfums

d’abord il n’y a que la pénombre sous les arbres puis un perron laiteux semble s’éclairer légèrement. je dis perron. un espace, un seuil. trois larges marches dessinent un surplomb entre des arbustes dont les boutons tendent des paupières closes.  je me demande ce que la porte dérobée, non, la porte étroite – n’était-ce pas de Gide? – fait ici. je dis ici, je ne sais ce lieu ni cet espace. (mais pourquoi cette pensée, ce livre, et Gide?)

une pierre haute comme un arbre. une pierre maison arbre détaille tout de la maison des enfances et des transitions sans rien en démontrer véritablement.  on dirait une entrée dans le ventre d’une montagne, dans le ventre du monde. le lieu espace évoque toute une collection de références, d’histoires tissant le vêtement blanc et crayeux des mémoires anciennes, assises ou pausées. elles semblent attendre depuis des années, elles semblent attendre…

assise près des mémoires, dans ce calme surréel, un bruit d’eau prend des accents de voix multiples, ténues puis enflant. des chuchotis et des balbutiements se détachent. je ne capte pas clairement mais l’ensemble me rappelle des choses endormies et très lointaines. des parfums s’évanouissent et s’éveillent en minuscules bulles, cellules, molécules, et prennent forme pour en changer aussitôt. qu’est-il depuis la pierre et depuis l’arbre. qu’est-il depuis le souffle? les mémoires me regardent avec intensité comme transvasant par leur présence persévérante des esprits et des essences. 

à peine mais ivre et la tête pleine, prise entre brûlure et brume je regarde ces souvenirs qui s’éparpillent. dans le mica moiré de leurs évanescences, mi papillon mi luciole, l’étonnement m’absorbe et moi qui ne sait regarder les regards, je regarde les mémoires assises qui semblent attendre. ces souvenirs sont-ils tous les miens et en ai-je vraiment autant? est-ce important, plus important que la floraison de leurs parfums?  

une impression, une impression de condensation, quelque fraîcheur soudaine dans le corps et le mouvement d’une main délicate s’avançant me rappellent le gobelet que je tiens entre les doigts. il flotte une odeur d’eau, de feuillages comme autant de pages, de fleurs et d’ambre. tout au bord d’un vertige, je regarde un sourire que je voyais sans voir et je me souviens. parmi les parfums, je me souviens du tout premier sourire qu’on m’ait offert.

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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9 commentaires pour dans l’allée des parfums

  1. gmc dit :

    plutôt magnifique^^

  2. Catrine dit :

    ..merci beaucoup de venir lire ici, gmc

  3. Florian T. dit :

    superbe texte, avec un beau jeu entre les durées parfum / mémoire

  4. Catrine dit :

    merci Florian, merci beaucoup

  5. jml dit :

    Tes derniers textes me touchent beaucoup Catrine.

  6. Catrine dit :

    merci infiniment, je suis touchée que tu le sois
    (à propos d’eux je suis entre le doute et l’étonnement)

  7. hemp dit :

    « Son esprit que tout environne vit dans la silencieuse grandeur des montagnes et parle dans le mugissement des fleuves. C’est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans ses nuances que l’écharpe de cachemire. Je suis comme auparavant dans une plaine environnée d’un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. »

  8. Catrine dit :

    ce commentaire, je l’ai trouvé dans ma boîte de spam pour le texte ci-haut, je ne sais ni qui, ni si… sauf que…

  9. claireccile dit :

    « ces souvenirs sont-ils tous les miens et en ai-je vraiment autant? »
    C’est l’oeil du poème, pour moi, cette phrase, le point le plus profond, la bonde par laquelle il s’écoule dans le plus profond commun de tous. Mais tout le texte est d’une beauté bouleversante

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