[ les voix du mur ]

le pacte – [ là où la signature s’absorbe dans la signature ]

tout d’abord le mur semble particulièrement lisse mais il ne faut pas s’y fier
nous avons établi un premier contact avec le bout du premier doigt
nous pensons qu’alors il nous identifie mais peut-être est-ce l’inverse
ensuite nous le touchons avec tout l’étalement de nos mains translucides
immédiatement on entend de minuscules bouches s’ouvrir
les petits bruits de succions et de lapement ressemblent à une musique mouillée
une musique de bruissements sans mélodie
ou à une nappe d’eau gazéifiée et verticale

grandes ouvertes les petites bouches du mur goûtent nos doigts et nos paumes
avec leurs langues un peu froides ou chaudes elles absorbent nos petits squames
et nos huiles
mais au fur et à mesure de l’absorption la musique se transforme
ses bruits enflent autour de nos mains et s’enroulent à nos poignets
de plus en plus concrets

dans la fraîcheur tiédie du grand pan de mur on ressent une vibration
d’abord ténue
puis accordée à la musique la vibration devient plus forte plus pleine
la musique pulse doucement et nous savons qu’il nous faut ne penser à rien
surtout pendant que le mur nous lit
puis tout à coup tout s’arrête

*
*
*

l’apprentissage – [ là où la matière n’est pas la matière ]

nos mains liées au mur par les petites langues entrent doucement dans la parois
elles entrent sans résistance dans un moelleux
qui fait penser à la poitrine de nos mères
et un peu aussi à la mousse bleue du sol
ou à la texture des restitutions de l’océan
puis sans qu’on s’en rende compte nos mains ont disparues et

on ne ressent rien de la disparition ni nos trois doigts
ni la plage de nos paumes
simplement le poignet reste là transparent et laiteux avec sa pulsation
nous ne pensons à rien pendant que tranquillement
nous portons plus d’attention
à ressentir que le frottement des petites langues s’accentue
c’est comme si elles voulaient entrer dans nos pores
pour les remplir exactement
exactement comme le mur est plein là et là et partout

quand se produit une sensation de succion véritable le bruit d’eau enfle
on dirait une vague debout très haute très forte
dont la vibration fait trembler tout le corps
puis les voix entrent et on ressent leurs couleurs plus qu’on ne les entend
mais on ne sait pas d’où elles viennent ni à qui elles appartiennent
alors nous attendons que les voix nous parlent
en restant immobiles et calmes
et nos corps translucides se reposent tout à côté

puis les voix à la fois singulières et multitudes chuchotent
et murmurent de plus en plus fort
alors nos corps s’animent de fluctuations vibrantes
et entrent dans le babille
ils ondulent très légèrement
pendant que les voix restituent les pages du livre de nos paumes

le mur raconte vibrant comme une mer levée
de milliards de minuscules bouches
de bouches douces et fraiches comme un répit de fièvre
ou l’herbe blanche
il raconte l’histoire des histoires et le fil de l’eau qui nous traverse
des images bougent lentement comme des animaux lumineux et complexes
et nous restons tous très calmes quand les images apparaissent
autour de nos mains disparues autour de nos poignets
et jusque dans nos corps où les sons montent et descendent
avec des filaments dans la couleur éveillée de notre peau

le mur étrangement spongieux ou liquide
relâche nos mains avec un son de ventouse humide
dès que nous sommes épuisés du flot d’images et de sons
les doigts pleins de couleurs vibrent et picotent pendant de longues heures
ensuite quand nous nous croisons les uns les autres
nous accolons nos paumes pour nous rencontrer intégralement

nous avons récemment découvert que nos mains peuvent s’intégrer réellement
et réellement les unes dans les autres elles produisent de la musique
des images s’enroulent et pulsent autour de nos poignets

*
*
*

enseignement
– [ là où les trois doigts de la main dépassent les trois doigts de la main ]

nous apprenons aux enfants à entrer dans le mur

il faut d’abord retirer toutes ses pensées et les rendre au sol
ou à l’herbe blanche pour qu’elle les lave
ensuite accoler au mur le plus grand nombre possible de nos membres
la tête de côté pour mieux prêter l’oreille
qui entend au travers de toute l’épaisseur souple
mais il faut aussi avoir le ventre très vide
pour qu’il tressaille un peu comme le mur vibre
c’est pour qu’il puisse mieux épouser étroitement les minuscules bouches

dès que le mur se réchauffe légèrement nous entrons en lui
nous entrons en lui comme la couleur qu’il répand sur nous
mais nous ne savons pas si le mur nous absorbe
ou s’il devient une part de nous
nous
savons seulement qu’au début il y a beaucoup de bruits
et que les bruits ressemblent à des succions
puis des multitudes de voix bruissent et chantent
pendant qu’il boit et partage les livres qu’on garde sous la peau

nous restons calmes et immobiles
tandis que nous apprenons nos couleurs véritables
nous restons immobiles jusqu’à ce que
les musiques et les voix s’atténuent lentement
puis les minuscules bouches restituent un son unique
et résonnant très longtemps
alors on dirait un rêve aussi profond que la mer
aussi vaste que le ciel qui entoure le monde
un seul grand rêve dans lequel nous avançons avec le mur qui chante

*
*
*

l’étendue – [ là où le mur dépasse les réalités ]

d’abord le mur était arrivé
nous ne savons pas comment
mais nous nous sommes assemblés un jour pour le chant des mains
et en nous séparant nous nous étions retrouvés face à lui

en le longeant pour en connaître la grandeur
nous avons un à un rencontré ses aspects en le frôlant parfois
ou en restant très proche de lui le plus longtemps possible
ainsi nous l’avons apprivoisé en passant les jours longs près de lui

nous ne savions pas que le mur avait appris à lire
nous ne savons pas quand c’est arrivé
mais nous avons compris qu’il n’y a qu’un seul et unique mur très vaste
comme nous avons compris qu’il n’y a qu’un seul monde et un seul ciel

les enfants ont très vite appris à entrer complètement et à respirer avec lui
ils savent même le traverser dans sa totalité comme être traversé de lui
et maintenant quand ils jouent ensemble ils accolent leurs paumes et s’intègrent
avec leurs musiques et leurs couleurs qu’ils accordent naturellement
bientôt ils pourront apprendre à leurs parents comment placer la tête et le corps
pour résonner en eux-mêmes et avec les voix du mur

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Un commentaire pour [ les voix du mur ]

  1. Gerty dit :

    Devant un tel texte, je suis bouche bée. Eh oui.

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