la nuance

un jour, une nuit, en un moment vient une nuance. frappante comme foudre, elle vient à l’esprit et entre dans le corps. lorsqu’elle s’installe, ne nous lâche plus ni la pensée ni la main. elle nous tient comme si elle nous avait enfin trouvé. cette nuance est un volet à jamais ouvert, une paupière impossible à refermer, un plein jour dans la nuit, un éblouissement : on ne peut plus l’exclure. la nuance qui nous a trouvé nous devient aussi évidente que le beurre est jaune et le chien saure. on me dira que pour beurre et saure c’est évident. je dirais que c’est tout aussi vrai de l’écriture et de l’écrire. mais expliquer une évidence n’est pas toujours une mince affaire puisqu’il y a toute l’habitude du penser de l’autre, tout son confort et ses aises avec des idées et notions inculquées depuis… hof inculquées depuis des siècles. et prisées, et dorlotées aussi : il en va ainsi de l’écriture.

l’écriture est ce qui veut faire de la littérature (j’insiste sur le vouloir), s’installer à l’Académie française pour y être chez elle comme chez le pape. d’ailleurs elle se voit déjà dans La Pléiade ou chez Gallimard, se projetant dans une sorte de rêverie romanesque de la publication au format classique, se concocte sa recette. elle se plaît et se flatte le petit gras de l’intelligence, se gargarise de son Savoir et d’avoir fait le Monde. elle se targue en bonne vantarde qu’elle est  : « Ha ! L’écriture, vous savez, ce n’est pas donné à tous….» l’entend-on à qui mieux mieux, répéter d’un ton superieur et fat, forte de se croire. élitisme, snobisme et paraître des gens qui rêvent d’être un auteur à la mode et fort heureusement tous les écrivains ne sont pas ainsi, ni à réécrire le même livre dix fois de dix manières, déguiser le moule, changer les noms et les cadres, ou la nature du drame. heureusement tous ne le font pas, car alors où s’en irait toute la littérature ? …

l’écrire ne vise que l’écrire. ce n’est pas qu’il soit tourner sur lui-même, ni vers, c’est qu’il se concentre. s’il ne sait pas, ne connaît pas, ne prétend pas, il sait pourtant que s’il triche tout est perdu. aussi défriche-t-il parmi de grandes forêts, de celles qui sont denses et noires, ombrageuses. discret autant que secret, il se retire dès qu’il le peut. il n’ajoute pas, il ne cherche que la nudité la plus nue. la justesse de ce nuement. la force rassemblée du peu et complet, ce qui est. l’écrire ne fuit ni la rugosité ni l’âpreté, il ne sacrifie rien au beau ni au style ni au commun, il ne penche vers le conformisme, ne pêche par le velléitaire, n’est ni séduit ni corrompu. il travaille une main en profondeur, se sculpte dans la lenteur, et si l’espace est son eau la patience est son pain. l’écrire n’a pas besoin d’école ou de panthéon, il fuit les concours et les médailles parce qu’il cherche, il cherche ce qui n’a été ni dit ni lu. et nu, et simple, il rencontre sa véracité. 


Extrait de journal 2015 — l’écrire, de la nudification et du nudifiant = la nuance, écriture et écrire

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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