•} la forme du penser et l’inaperçu

j’ai toujours trouvé intéressant les différences des intelligences et des sensibilités, j’ai toujours recherché l’entourage des caractères divergents, car il me semblait qu’arriver à correspondre et établir des dialogues communiquant de sujets et de formes différantes guarantissait et l’ouverture d’esprit – un entendement large – et la souplesse – l’adaptabilité. très souvent pourtant je me suis heurtée à des formes du penser que je dis square (carré — penser carré), ces formes ont quatres coins qui délimitent les frontières des possibles quant au réel, quant à l’imaginaire, quant à la logique et quant à autrui. pour les square, tout ce qui n’entre pas dans le carré de la forme basique du penser qu’ils ont définie et établie comme standard n’existe pas, ou en est exclu illico et à jamais. pour ce genre d’esprit – qui le possédant peut être faramineusement instruit voire brillantissime d’intelligence, d’humour et de créativité – la pensée du monde entier ne revêt qu’une seule forme, à savoir, la leur, bien que soient admises quelques nuances préétablies par d’éminents chercheurs en socio-psychologie, en médecine et en psychiatrie, ayant publié de grands papiers dans des revues scientifiques qui les auront encensés : ceci existe et peut donc s’inscrire dans un possible, conviennent-ils, «soit».

il existe pourtant d’autres formes de penser que le square, et dont beaucoup ne sont pas des anomalies au sens médical ni en tant que maladie. ces formes de penser sont simplement différentes, et parmi quelques unes il y a la forme dite arborescente. peut s’y ajouter toutes sortes de spécialités ou particularités, et la première des particularités de la pensée arborescente est l’ultra rapidité parce qu’elle fonctionne souvent par blocs d’images associées et par analogies, par exemple : pour un sujet donné s’activent huit associations, les huit associations ressemblent chacune à un jeu de 52 cartes, soit 52 x 8 = 416, mais chaque carte comporte deux faces et elles doublent donc de 52 à 104 x 8 = 832, des 104 possiblités popent 208 x 8 = 1664 images etc… et on a soudainement un arbre dans la tête. c’est à la fois une merveille et un supplice. une merveille parce que cette pensée a un accès immense à toutes sortes de savoirs et de connaissances, on s’y sent comme dans une bibliothèque vivante dans laquelle un unique mot fait ouvrir plus de cent ouvrages de références simultanément. c’est un supplice, un supplice infini, d’abord parce qu’on est seul, puis parce qu’il est extrêmement rare que dans une situation réelle un seul et unique mot soit proposé, et alors ce n’est pas un seul arbre qu’on a dans la tête, mais mille et plus, toute une forêt parle en même temps. le seul moyen d’y voir est de monter haut (en haute pensée) et dépasser les cîmes pour voir de manière globale, et de monter encore pour schématiser et synthétiser, exactement comme on le fait en cartographie. seulement, l’être dont la pensée est arborescente possède rarement un satellite ou un hubble qui puisse envoyer une image de synthèse à la vitesse de la lumière pour pouvoir la communiquer…

de particularités en singularités, toutes sortes de combinaisons sont possibles, on peut trouver une intelligence arborescente qui soit gauchère renversée (soit archi gauchère, 2% de la population gauchère), qui soit invertie donc intra développée (ce qui fait partie d’une autre singularité dite Asperger léger), qui soit multi-trauma donc dans l’hyper vigilance et l’ultra sensibilité, et donc dans un mode de perception extrêmement fin, et qui soit tout de même un être humain vivant parmi des êtres humains sans être malade ou fou, et vivre parmi sans que personne ne s’en rende compte. c’est à la fois une merveille et un supplice. la merveille étant toutes les compréhensions et tous les niveaux possibles d’entendements inhérents à ces conditions, des nuances sensibles, et toute la capacité d’intégration des états lus et perçus des réalités et environnements quels qu’ils soient. c’est un supplice, un supplice réel, on voudrait être sourd et aveugle, ne plus tout voir se correspondre, ne plus entendre tout résonner, ne plus rien déchiffrer ni défricher, on voudrait dormir !

le premier homme de la planète qui ait représenté le mode de pensée usuelle et commune que j’appelle square s’appellait Leonardo Da Vinci, et il la représenta par l’homme de Vituve et la quadrature du cercle (aux environs de 1490). je ne m’étendrai pas ici sur toutes les études symboliques, mathematiques, philosophiques et scientifiques du sens de cette oeuvre, mais je peux très brièvement narrer que la représentation du cercle dans le carré aura été ma toute première signature alors qu’à 6 ans j’écrivais de droite à gauche et qu’il fallait lire avec un miroir. aussi mon professeur de l’époque me demanda-t-il de signer avec un petit dessin qui representerait qui je suis. j’avais six ans et j’avais intégré et synthétisé la forme du monde et la forme du penser du monde. cette toute première année scolaire me fut bien difficile non seulement à cause des singulières manières d’être que j’avais et qui ne paraissaient pas toujours, qui n’étaient dailleurs pas encore répertoriées ni étudiées, mais parce que j’avais la lubie de refuser de peindre et dessiner sur du papier blanc, disant que je ne pouvais pas y ajouter de la lumière… (il va sans dire que le professeur me faisait la tête en disant que je lui faisais la tête). bien sûr je n’ai decouvert l’homme de Vituve que trois années plus tard, année de mes 9 ans pour lesquels je reçus en cadeau un magnifique livre contenant les oeuvres de Da Vinci. dans ce livre que j’ai conservé, le maître, y apprenait-on, faisait préparer ses surfaces à peindre de bleu ou de gris ou d’ocre pour pouvoir y travailler la lumière, que le dessin schematisé de ma signature d’enfant était une representation d’une oeuvre étonnante réalisée près de 400 ans avant ma naissance, soit tout près de la découverte de l’Amérique ! puis que le maître cachait ce qu’il écrivait de sa pensée trop vivante pour son époque en traçant à l’envers. j’étais au comble de la joie. je n’étais plus seule de mon espèce, j’avais pour ancêtre Léonard Da Vinci ! évidemment je n’ai jamais raconté cela à mon père ni à personne, c’était un grand secret d’esprit. 

quelques années et bien des livres plus tard (je dévorais 4 à 5 briques par semaine) j’ai rencontré l’esprit d’Einstein, je n’ai pas rencontré seulement le scientifique et ses theories, j’ai rencontré sa singularité. on a dit bien des choses de cette personne, des choses farfelues et loufoques, puis un jour dans un article on a dit qu’il avait le syndrome d’Asperger. c’est à ce moment précis de ma vie de bibliophage invétérée que j’ai compris que les scientifiques et medecins specialisés avaient rattrapé le temps et donné un nom à la chose singulière qui me singularisait depuis toujours. je pouvais trouver un repère, une correspondance toute aussi réelle que singulièrement singulière puisque aucun Asperger n’est identique à un autre, ni ne présente les mêmes aptitudes ou manques pour les mêmes types d’intelligences dans de mêmes degrés. mais la vraie chose signifiante était que j’avais enfin trouvé l’étiquette à coller dans mon front, l’étiquette qui rassurerait tout le monde.

tout le monde ou presque. j’ai eu la possiblité et le grand privilège de rencontrer et cotoyer un esprit extraordinaire et très Asperger. je travaillais pour lui à la révision de textes, un jour par semaine pendant près de six mois. à la pause de midi nous allions manger au restaurant et il me parlait sans arrêt des gens, de l’esprit des gens. cette personne atteinte du syndrome d’Asperger lisait dans les personnes comme dans des livres, et pour lui les motifs etaient transparents. je l’écoutais comme une affamée mange, je l’ecoutais toute, sage comme une image et trop heureuse de recevoir tant d’éclaicissements sur sa propre nature tandis qu’il me parlait d’autrui. cependant vînt un jour où il me dît tout à trac : toi, tu me deranges. je comprends tout, les êtres, les motifs, les gestes, les non-dits, les velléités, les petitesses, les beautés subtiles et cachées, les gens sont si simples en verité, s’ils le savaient leur égo en mourrait de honte sur le champ. mais. toi. toi tu me deranges. je ne peux pas comprendre ça. ça ne m’est jamais arrivé ! c’est comme si j’etais sourd ! aveugle ! tu me fâches avec ton réel qui me rend aveugle ! je fus tout dabord choquée du dire et de sa véhémence, puis j’ai intrégré le message, la forme et le fond.

c’était un jour anondin, un jour comme il en pleut, mais je me souviens de ce jour précis comme d’un jour de cadeau précieux. bien sûr, je n’accompagnerais plus ce personnage si étonnant à l’esprit genial, il avait atteint son seuil, et tout le tact n’y aurait rien pu changer. un point de saturation est un point de saturation. mais j’avais reçu de lui un aveu plus prenant que la confirmation qu’il contenait, j’étais la seule personne qu’il ne voyait pas, le seul être dont il ne pouvait percevoir les motifs… parce que le blanc annule le blanc et que le noir annule le noir. ainsi un arbre suffit à cacher toute une forêt.

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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