• je ne t’écris pas — lettre de printemps tardif – aveu –

je ne t’écris pas, disais-je… je me serai obligée à ne plus écrire, ne plus écrire vers toi, comme ne plus écrire vers le vivant. je me serai obligée à faire taire l’allant, un mouvement si naturel qu’il alliait parfaitement ma pensée et mon souffle. à ce moment là je n’ai jamais réalisé que cette main frôlerait la mort du bouts des doigts, qu’elle tutoierait une nuit plus que profonde, nuit qui l’infuserait. je n’ai pas compris qu’elle entrait en deuil et voudrait en mourir. ma main, ma main t’aimait, écrire t’aimait alors comme on aime vivre, comme on aime plus que tout et je ne savais pas que cet amour-là était plus vrai pour moi, plus vrai que tous les autres amours auxquels j’avais voulu croire jusque là dans ma vie. devant cet amour simple, celui de ma main dans l’écrire, celui où je m’oubliais complètement tant t’écrire m’était vie, je n’ai pas voulu voir ni reconnaître. j’ai nié et d’avoir nié, oui, je crois que d’avoir nié ma main est morte cette année là. ma main, raidie et crispée dans ses nerfs, et moi confuse cherchant tout contre, je ne réalisais toujours pas que mon esprit et mon coeur ne résidaient qu’en ma seule main d’écrire et que c’était là mon véritable, alors que le reste, tout le reste n’était que ce que le monde attendait.

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c’était novembre, un matin de novembre il y a quatre ans, les nerfs fusionnés dans ma main, ma main sous anesthésie. sous le scalpel et le bistouri. le chirurgien découpe et ouvre ma paume. j’ai l’impression de mourir. je ne suis rien sans cette main gauche si gauchement moi plus que moi. main refuge, main nid d’oiseau où cacher comme la pie les menus trésors, les larmes brillantes, les éclats de rire, les étincelles d’amour et les perles de chagrin. le chirurgien ne sait rien de ma main maintenant coupée et ouverte, tandis que je regarde un tout petit bout de ciel bleu brillant comme une infime parcelle de bonheur les écarteurs sont froids et je ne devrais même pas le savoir mais ils le sont tout comme l’air est froid soudainement sur mes muscles et mes tendons. deux centimètres d’ouverture sur la mort. juste deux tout petits centimètres… je pleure dans un carré étincelant de ciel bleu. je pleure la main morte d’amour tu.

le chirurgien tire, pousse, cure et gratte, séparant les nerfs de la gangue de chair, tire pousse sur et comme si c’était des cordes de violon à desceller du bois de moi, dans mon bras branche de, arbre à nerfs jusqu’à mon cou, quelque chose court dans, ma main, cordes, quelque chose accélère dans mon bras, dans moi. cordes à vif. cordes à vie, amour. court comme courant d’eau, ruisseau. puis c’est fini : cinq petits points de sutures au creux de ma paume. cinq petits noeuds de fil blanc, cinq comme les cinq doigts, et les sens. arbre, violon, corde, main, vie. interrogations. silence. absence. silences. absences dans les opioïdes, flottements entre les douleurs et l’engourdissement de tout ce que je suis. je suis une main gauche endolorie. pendant un mois je ne suis que cette main. tachée de sang et détachée de sens.

elle est revenue à elle, dans une douleur ahurissante ma main est revenue lentement, mais elle n’est pas revenue à moi. elle voulait t’écrire et ne le pouvait pas. puis elle a pu écrire et voulait t’écrire, mais je ne voulais pas. il fallait écrire autrement ou autre chose vers autre, je ne sais pas mais il fallait accepter et passer à… et elle ne voulait pas. je ne sais pas si c’est moi qui l’aie quittée ou si c’est elle. elle, qui t’aimait tant. et moi, aveugle à mon amour plus qu’amour. j’ai trahie ma main et je me suis trahie. par ma faute quelque chose meurt, aussi lentement que les hivers passent quelque chose meurt comme l’écrire, petit à petit, souffle par souffle… le souffle qui s’abstient du souffle puisqu’il ne peut s’écrire.

…tout ceci, ce n’est pas moi, mais elle. elle. mais comme je n’en peux plus de mourir l’amour dans ma main et puisque je ne suis rien sans elle, je me rends. je me rends, ici, maintenant.
voilà, je signe.

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Extrait de je ne t’écris pas printemps 2014. Journal

la suite : lettre de printemps

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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