journal / autour de l’écrire

12/12/2012

depuis quelques temps déjà, et peut-être plus d’un an, je travaille à ne pas écrire.
ne pas écrire m’est devenu urgent. ce n’est pas seulement une question de « vider les mains » comme je l’avais tout d’abord pensé, quoique, quoiqu’il me fallait (et je le croyais) laver les images rémanentes, laisser la chair et les restes d’une écriture advenue réelle se transformer en humus, attendre que deux hivers passent pour que de nouvelles choses vivantes germent ou émergent d’une sorte de sol intime – oui je pensais devoir laisser mourir, je pensais nourrir par un sommeil particulier – mais des questionnements remuaient sans cesse, questionnement autour du beau trop beau à défaire, à défaire aussi une rythmique qui m’est probablement plus que naturelle, défaire des attachements qui n’avaient pas lieux d’être [ je nourrissais des images comme d’autres donnent de la viande à un chien ]. mais, l’hiver dernier n’a pas été si blanc que, il n’a rien endormi, au contraire, et tendue vers une re-génerescence je me trouvai exacerbée et un printemps rouge m’a emportée ailleurs, ailleurs que dans mes forêts mes sentiers d’écrire…

du trop beau qui était tout d’abord le fond du questionnement de C.C., et comme si la question m’avait pénétrée je me mis en quête de… sauf que cherchant beau et trop beau – comment pourrais-je sacrifier le grand cerf de la forêt, sa biche ou son faon? – je cherchai alors ce qui était trop, le surfait, et entrai dans cette lecture pour tout scanner… seulement je perdis alors le goût à tout, je perdis même le goût des chairs étranges. n’avais-je pas écris la laideur, l’horreur la mort le cri et les armes de la parole, n’avais-je pas déjà débridé les peaux brûlées, des nécroses, et lavé des plaies (les ailes closes)? m’étais-je trompée? …au point de m’enfouir dans mes forêts comme si tout ce qui restait n’était que tissus cicatriciel..? …cinq ans de forêt. de forêt intérieure, intime… pour comprendre que l’aspect qui m’est important est le libre-sauvage, et le retrouver. le retrouver sans en connaître la forme, je veux dire sans savoir aucun. dans quel aspect se présenterait-il ? ni la biche ni le renard, ni aucune créature; ni la tige ni la fleur, aucune plante. rien n’arrivait à me le figurer … que l’ensemble. et la question du trop beau me revenait sans cesse – est-ce? est-ce véritablement? – trop lisse, trop mesuré, trop compté, trop esthétique, trop musique?… je perdis tout goût pour écrire. sans comprendre. et je restai avec l’idée que ce trop beau (comme nos morts embaumés) ne résidait en fait que dans l’immobilité.

dans un cauchemar je figurais ma personne et mon être comme une créature survivante d’un grand cataclysme brûlant et dont le réflexe était de se coucher dans la terre noire et froide, d’enduire les blessures de feuilles mâchées et de boue sombre, de laisser les insectes me picosser comme les oiseaux les arbres, de dormir comme un ours pour me réveiller totalement ours, couverte de fourrure, occupée d’instincts et de faim… et de rien d’autre. au bord d’une rivière allant boire, je rencontrai mes yeux! mes yeux et le choc de l’ours. puis je vis mon visage transparaître au travers celui de la bête et compris que celle-ci me couvrait pour, mais contre moi-même… à l’éveil je n’étais pas étonnée du rêve bien que mon coeur battait trop vite et que malgré moi je tendais les mains pour vérifier qu’elles n’étaient pas immenses griffues et recouvertes de fourrure. la sensation de l’ours était énorme dans mon corps. puis je me suis souvenue que l’ours était-est pour les amérindiens un totem très important parce qu’il se soigne lui-même, et en effet, l’ours est le seul animal de la forêt à savoir se soigner quand il est blessé ou malade… je disais que je n’étais pas étonnée du rêve c’est parce que les rêves dont je me souviens ont toujours ce type d’étrangeté, mais j’étais étonnée de l’aspect libre-sauvage qu’il me présentait après près d’un an d’attente, j’étais étonnée de cette figuration et du sens … qui tombait juste. c’était trop beau.

ainsi j’arrivais un an et demi plus tard à la conclusion que la question de l’un n’est pas et ne sera jamais celle d’autrui, que la définition du trop beau est une chose pour l’un et une autre pour l’autre, que le chemin de soi n’est qu’à soi… et peut-être, que la seule et unique raison de cet écart, de m’être sortie de mon propre sentier pour explorer le flanc d’un coteau, était la validation du sentier lui-même. seulement, me voici, mi-ours mi-humain, exactement entre mes forêts et ta ville, j’entends des bruits des sons vrombissants et vifs, je vois des mouvements, des choses que j’ai connues; je ne voulais pas revenir…

toujours dans ce chemin de ne pas écrire, c’est à dire la quête du non-faire, celui qui laisse les choses apparaître d’elles-mêmes quelles qu’elles soient, celui qui laisse transparaître et accepte le moment, hors du « vouloir » comme hors du « pouvoir », c’est à dire hors de toute velléité d’une quelconque forme du volontaire ainsi que d’un agir artificiel tourné vers le démonstratif, m’arrivent des questionnement sur la forme, le vers; le vers justifié (nombre égal de caractères), la métrie, la dictature du poème contemporain versus le poids historique d’un écrire poétique, la dictature de la douleur et du manque dans la poésie contemporaine, tout ce qui tue, étouffe, séquestre, avorte, suicide, rend fou ou malade ou dégoûté… et parallèlement je regarde toutes les formes possibles – celles qui foisonnent notamment sur mes espèces de blog pas vraiment blog… – l’ouvrir du faire l’écrire, l’ouvrir du faire l’écrire dans son instantanéité réelle, et je me dis que, mi-ours mi-humaine, que je n’attend encore et toujours qu’un seul printemps, celui qui n’a pas encore été. est-ce lui qui viendra après l’hiver? aurais-je assez dormi et saurai-je le reconnaître?

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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7 commentaires pour journal / autour de l’écrire

  1. catrin dit :

    aller hop une boulette et au panier! zou

  2. Il faut un panier percé! Pour que ça s’écoule encore. Quelle belle écriture. Dure. Pas trop.

  3. catrin dit :

    …merci Jacques!

  4. denis_h dit :

    j’aime bien ce genre d’introspection. je me retrouve parfois dans ce que tu dis. et parfois non …
    merci catrine
    et bon noel !

  5. catrin dit :

    Denis! c’est bien sympa de passer ici ;) Merci de ton petit mot!
    je suis bien avec les « parfois oui, parfois non », les pareils/différents, ce qui place et déplace… Je te remercie, Denis, et bon Noël à toi!

  6. Anonyme dit :

    Je ne me souviens plus de la forme qu’a prise ce questionnement sur le beau, ou le trop beau. Je crois en tout cas que c’est à moi surtout qu’il était adressé, à l’idée de continuer à écrire. L’idée que la recherche de la beauté peut être un piège si elle prend la forme habituelle : chercher à différencier le beau du non-beau et se cantonner au premier, évacuer le second. C’est à dire prendre le parti d’une forme d’auto-censure esthétique (consciente ou pas). Le guide pour moi serait plus celui d’une justesse, d’un accord entre ce qui est à exprimer et son expression. La justesse porte en elle-même une beauté qui n’est pas bornée, et qui n’admet aucune censure

    Claire

  7. catrin dit :

    ..oui, justesse, oui.. j’avais bien pensé que tu apporterais les clés! je trouve particulièrement intéressant que nous l’abordions par des angles si différents

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