(ébauche) /ne pas

marcher si loin/ne pas

peut-être aurait-il fallut marcher si loin/ne pas depuis tellement loin dans ce temps d’espaces laissés ailleurs, peut-être certains détours, alentours et travers s’évitaient sans que je n’en trouve l’aire, la fenêtre. des seuils en meutes glissantes comme des pentes, dentues et tapies, accroupies les unes sur les autres, liaient leurs membres aux racines tandis qu’ils harnachaient des chevaux d’écueil garnis de velours veules. aux pentures tendues pour m’y prendre – toutes les fenêtres se valent -,  filets faux aux faux desquels j’arpentais des pelages inertes, des huis parlants d’outres et de combes, comme des bouches s’animent dans les rêves étranges – Hémoglobine et Ichor dormaient-ils vraiment -, songes où trop souvent je sombrais entièrement debout, non-instruite de la contradiction des corps. somnambule et retendue toute dans une attente qui n’avait rien de tangible, j’écoutais l’impalpable comme si j’avais pu m’en saisir, m’en saisir quand il me saisissait tant que j’en perdais mon sud, mon est; je ne savais pas que je m’effilais,  abandonnais un peu de mon sang sur les murs, les plinthes, que je le laissais se dissoudre, se mêler aux amertumes. je ne savais pas que la pensée se dissémine comme les grains s’envolent, que la contagions procède par épongement; je ne savais rien en fait.

suivre l’eau/ne pas

c’était une histoire de berges, une histoire non élucidée, la part de la mer, ses langues rapides et minces, ses crabes, la part de moraine moulue et de sable rude où de grosses pierres rondes semblaient attendre un retour, veilleuses aveugles, éparses et sises parmi les bancs de brumes. j’étais si proches d’elles, immobile et sans langage, toujours plus devant. j’écoutais se perdre des sons, parfois sourds ou tintés, quelques cuivres peut-être, la cloche d’un bateau lent, l’étrave dans l’étalement mousseux des écumes. il n’y avait que le grand mur de craie rugueuse pour absorber les résonances. j’appuyais mon front à cette falaise bordant la mer – quelle mer, je ne sais plus quelle mer – dont l’escarpement semblait me poursuivre où que j’aille. à sa surface piquetée, croquée longuement, trouée d’oiseaux nicheurs, je devais lire les milliers de signes de ce braille naturel, chacune des aspérités étant à elle seule un livre. tout au long de la falaise le sentier déroulait, louvoyant entre la mer et les agrégats, des marches blanches et poreuses; ainsi il s’ouvrait et se fermait en alternance et j’avais cette impression d’ouvrir et de fermer dans la même alternance, les bras, ma poitrine, mon coeur comme une créature hybride, nourrie de craie, d’eau saline, nourrie par la si paisible attente des pierres. où fallait-il que j’aille. mais fallait-il que j’aille.

introniser/ne pas

mêlée dans le corps en solution liquide, aliment neuf et ancien mais d’anciens mondes, la mixture incorporait d’elle-même la part de ce qui fait l’avant et l’après dans la chair, marquait les séquences et les termes de rappel, lisait des ourlets laissés par les marées, laitues de mer, oursins, couteaux. les petites Saint-Jacques jasaient dans la paroi, racontaient les gestes du sol, de la côte fouettée par de folles tempêtes, des pluies aussi longues que deux lunaisons, des engloutissements, les vents ahuris. la mixture entrait en moi les gestes dans leurs moindres détails, les non-miens, une mémoire qu’aucun chronomètre d’horloge ne puisse calculer – qu’aucune machine ne puisse recevoir – et s’appropriait mes propres gestes. il tournait alors dans mon ventre une rumeur vaste de silence où des portes semblaient s’ouvrir, s’ouvrir sur des couloirs immensément longs et où des écluses fermaient la mer. était-ce la nuit la plus profonde que je puisse concevoir, était-ce le jour le plus clair qui puisse m’être donné… je ne savais pas, je ne sais pas plus aujourd’hui, malgré que je reconnaisse certains méandres, certaines inclinaisons qu’aura gardées le corps de mon corps. la falaise glisse maintenant.

chanter le soir/ne pas

je ne sais plus – c’est cela ne plus savoir: avoir le sens d’un sens sans pour autant qu’il soit possible de le rendre, de le toucher, qu’il ait un nom, qu’un mot puisse le recueillir et le tenir puis, perdre ce sens insensé, non-apprivoisé, perdre le sens sauvage comme perdre un corps de soi, échappé soudain hors de, échappé à jamais – cheval fougueux enfui, grains de sable emportés, prières jamais dites –  alors même que rien ne se possédait, que rien ne s’appartenait – mais si je n’appartenais qu’à ce sens et qu’il s’échappait, alors l’échappement même de ce sens intimait ma dissolution; encore, perdre est un véritable vide, l’oblitération d’une vivance forte, sans savoir que c’en est une, ou ne le comprenant qu’audit moment de sa perte. pouvais-je perdre la notion intérieure de cette falaise blanche que bordaient à perte de vue la brume et la mer, notion aussi ferme qu’un continent est ferme sous les pieds, notion aussi impalpable que le sens de soi. pourtant j’entendais, j’entendais étonnamment la vibration ou était-ce le soupir, un résidu sonore, écho. on aurait pu croire un éboulis constant, grondant faiblement, venu du lointain mais profond. cette bouche. ce souffle.

dormir/ne pas

bien sûr les rêves disloqués et couverts de sang sont revenus, ils ont parlés longtemps des phénomènes qui détachent la vie des choses cousues entre elles par le su certain, l’appris monstrueusement pesant, qui dépècent les vieux corps des nouveaux, dégagent les sacs d’os et les débris, débrident les nécroses des plaies. assis les uns contre les autres, ils gloussaient bruyamment en se tapant la cuisse jusqu’à ce que je m’assois parmi eux. bien sûr ils ne savaient rien de la falaise ni de la mer, ils ne pouvaient percevoir l’attente des pierres rondes, ni même concevoir le chant de la moraine, mais avec le temps ils sont devenus moins bruyants et d’humeurs moins sombres. peut-être ai-je retenue assez longtemps mes gestes, mes songes, leur mer, peut-être aura-elle suffisamment délayé la craie pour que se calment mes chiennes jaunes, peut-être puis-je lâcher le harnais sans entendre clapir des ombres pâles, sans entendre claquer leurs dents bleues.

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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2 commentaires pour (ébauche) /ne pas

  1. Florian T. dit :

    J’adore Suivre l’eau et Introniser surtout parce qu’il n’y a presque aucune intervention de l’interprétation, ils restent parfaitement de l’ordre du possible, un possible qui est pourtant largement précisé par des détails voire des symboles.

    Disons que c’est en eux qu’l y a le plus d’intensité, mais j’aime les autres aussi.

  2. Catrine dit :

    ..oui, en effet et exactement, en relisant je trouve aussi; tu viens de mettre le doigt et souligner ce qui me causait de l’inconfort, j’étais très mitigée et sans doute trop proche pour l’entendre – ou aveuglée de « sursens » – au moment de l’écriture. ton avis est fort juste et je t’en remercie infiniment.

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