Ces gestes qui font tourner le monde – II

c’est un jour gris et lourd, des échos résonnent les soubresauts sonores des camions de la ville. des pelles mécaniques s’affairent à croquer le bitume pourri, à déterrer les crevures de conduites d’eau dont le précieux liquide fuit dans la caillasse, l’argile, ce corps caverneux de la grande île. Montréal croule et se pisse dessus. les bennes ahuries engouffrent les lourds dépôts de sédiments artificiels, des gouffres monétaires plein la gueule! méfaits mal faits dont tout est à refaire, les aqueducs et les rues, les viaducs et les ponts. quelque part, des hommes ont les mains tellement sales qu’ils s’inventent une grande commission pour cacher la leur… la laideur se dissimule toujours dans un dos et joue à l’innocence au centre de la piste, fait la roue au grand cirque politique. tout autour les autobus enfournent les gens comme des petits pains, tournent à leur rythme vrombissant et quasi régulier de dix minutes approximatifs en hors service précisément exorbitant, une sirène hache menu le mur du bruit, comme si un coeur battant lui importait vraiment, comme si; tout le monde sait que plus on fait vite plus on économise de l’argent. de l’argent. comme si c’était vraiment important.*

par la fenêtre entrouverte de la cuisine me parvient un petit tintamarre métallique qui répond à un tout autre rythme, l’eau coule dans une cuisine voisine, une chanson se lève avec l’accent du Maroc, des mots s’évaporent, s’enquièrent, recommencent une chanson claire; c’est la parole qui chante, les femmes arabes ne chantent pas, elles n’en ont pas le droit à moins d’une occasion spéciale – et précisément hors des hommes, à l’écart. des odeurs filtrent ténues. on mitonne un repas, dix repas, dix mille repas, cent mille repas et tant et plus, avec des gestes qui tournent attentifs et précis, agiles d’une assurance profonde qui vient de vingt mille ans de gestes qui tournent, attentifs et précis.

je me souviens, il y a une douzaine d’années Souha me racontait comment les femmes sont entre elles, à la cuisine, à tourner les mains, paume contre paume l’une au-dessus de l’autre pour faire le petit grain de semoule – «chez nous toutes les femmes savent faire la semoule pour le couscous, on ne l’achète pas en boîte, on le prépare soi-même pour les fêtes et les mariages – disait-elle – toutes les soeurs et les cousines, les tantes et les belles-soeurs viennent pour aider à le préparer, parce que c’est long, ça prend du temps», je voyageais sur sa voix et imaginais les maisons et la lumière du soleil brut de là-bas. contre le mauvais oeil les petites mains bleues sur un mur et les carreaux du sol ruisselants de simplicité. des parfums d’épices, des voix de femmes aux chevelures noires et luisantes comme la nuit, leurs belles mains brunes et chaudes, parées de fins dessins au henné, ce petit tintement des cercles d’argent et d’or aux poignets. les sourires, corail et nacre, les yeux bordés de khôl. j’imagine, encore, toutes ces femmes affairées autour d’un grand bol en terre cuite, contenant la pâte blonde, moelleuse, et ces gestes qui font tourner le monde.

c’est la pause de midi, les camions se taisent. par la fenêtre entrouverte du bloc voisin, une femme donne de la voix, des plats cognent doucement, des bruits d’assiettes, d’ustensiles, des bruits d’eau, de champlure comme on dit encore parfois. chantent et pleurent les gestes des femmes qui sans le savoir jamais, depuis leur cuisine, ou depuis leur art, font réellement tourner le monde en nourrissant la vie.

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* suis allée hier au Square Victoria, ai vu un groupe du mouvement Occupons Montréal en train de terminer une grande banderole; des hommes et des femmes, assis sur le sol en train de dessiner de discuter, suis restée un bon moment appuyée sur l’édicule de la station de métro, à écouter, à respirer avec ce beau monde un peu crotté, fraternel et souriant, du vrai monde simple d’ici qui s’en allait occuper New York.

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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Un commentaire pour Ces gestes qui font tourner le monde – II

  1. Ile E. dit :

    Il fait bon dans ton texte. Un moment de repos plein qui fait respirer. Merci Catrine.

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