l’odeur des chiens

ni lieu ni heure, rien n’en fait présage sinon qu’après le départ des grands sillages et les redoux elle filtre alors et se répand dans toute la ville. c’est l’odeur des chiens. insidieuse et humide elle enfle pourtant on ne sait d’où, imbibe lourdement comme en étuve la moindre pelouse, le moindre coin de rue gris du même gris que cette effluve. on marche avec le regard suspect de celui qui aurait par mégarde piler dedans ou avec ce doute qu’un d’eux nous suive; on les cherche malgré nous, ces chiens qui parfument la mi-octobre de leurs toisons chargées, laines alourdies des ruts, et tas laissés pour comptes. si d’aucun fronce les narines ou change de trottoir qu’il sache que rien n’y fait et pis encore, elle enflera trois ou quatre jours, jusqu’au bord de la nausée. elle s’étouffera sans le moindre signe que les petits froids crus lui succédant tard, prémices des pluies roides de l’avent.

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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9 commentaires pour l’odeur des chiens

  1. heptanes fraxion dit :

    sophistiquée et primitive,puissante évocation !

    euh,pardon mais ton « effleuve » ne serait-elle pas une « effluve »?

  2. Catrine dit :

    haa mais oui! tout à fait effluve! (encore un invisible, et fleuve alors ha!)
    je vais euh… arranger ça de suite!

    …sophistiquée et primitive… Merci beaucoup, heptanes fraxion, ces deux mots si près l’un de l’autre …oui, c’est fort juste.

  3. Christophe dit :

    Belle évocation, beau style, belle écriture, d’un thème sans doute peu abordé par la poésie.
    Ton texte en tout cas est plus poétique que cocasse. Applaudissements.

  4. Catrine dit :

    Oui, plus poétique que cocasse, il me semble que c’était nécessaire. Merci beaucoup de ton appréciation Christophe!

  5. Christophe dit :

    Plus je relis ce texte plus je me rends compte qu’il y a un côté humoristique (dû à l’exagération – les jours de pluie sentent souvent + la terre mouillée que le chien mouillé, et ça ne sent pas autant partout) contrebalancé par l’intérêt poétique du sujet (les saisons, les chiens…), la nostalgie (toute poétique, quasi-sentimentale, un peu romantique) de l’éphémérité du « fragment » de saison dans l’année (et donc du temps qui passe), bref, il y a un équilibre renforcé par une justesse de ton qui fait que le texte est superbe.
    Ca me rappelle certains textes d’Henri Michaux (dans Plume).
    Ca me rappelle également un de mes poèmes, écrit il y a 2 – 3 ans, pour la réflexion du même ordre:

    Suicide des pigeons

    Chaque jour je découvrais dans les rues
    Des pigeons morts
    Qui s’étaient jetés sous les roues des voitures

    Que savaient-ils que nous ignorions ?

  6. Catrine dit :

    Bonjour Christophe,
    … Oui, je te suis. Je pense qu’il y a à la fois la gravité du sujet et une ironie induite par la forme (et la question) qui force un rapport direct entre le lecteur et créature choisie; ton poème (succulent) fait paradoxe par la juxtaposition des sujets suicide et pigeon, soit la mort et son inéluctable (la gravité même), puis la légèreté et son insouciance (on va dire son… »insoutenable » que représente l’animal). Et alors même qu’un sourire noir nous frappe, on reste ébloui par le « vide », un os creux, pigeon soi-même mis devant une évidence cruciale, celle du « penser savoir » … qui est une mort en soi ( ..je dis peut-être des bêtises, j’espère que non)
    Vraiment, superbe ce poème, Christophe, où le fin du fin est que le drame n’est pas celui qu’on croit…

    De l’odeur des chiens dans le réel, je peux t’assurer que Montréal sent et le chien et le tas, parfois jusqu’à une semaine durant et ce à l’automne et au printemps; question d’humidité et de changement des températures (j’imagine que le fait que la ville soit sise sur de l’argile y est pour quelque chose) mais on sait alors que l’automne est vraiment « installé », que le printemps est vraiment « arrivé ». Ceci m’avait frappé il y a vingt ans et me frappe toujours autant…
    Du texte, peut-être est-ce la mesure (plutôt juste – pour une fois) entre ne pas pouvoir s’échapper (dans l’idée d’un inéluctable…), l’automne qui est une mort en somme…et le rut, les instincts, ces aspects presque tabou qui nous prennent par le ventre – je te souris.
    Honnêtement, je suis si surprise par ton commentaire, fort, et (…) très fort..
    Merci Christophe.

  7. Christophe dit :

    Ca alors…! Moi qui rêve de visiter un jour le Québec, ça me donne encore plus envie, et de venir respirer cette odeur (encore faut-il s’y trouver à la bonne période…) ; sans compter qu’il paraît que les couleurs sont magnifiques (en France aussi parfois… il suffit qu’il fasse beau :-)).
    Je trouve que chez nous (de ce côté de l’Atlantique) quand il pleut ça sent surtout la terre mouillée (bon, surtout à la campagne, ou à condition qu’il y ait au moins un tout petit coin de terre… parce qu’à Paris ou sa banlieue :-(((…)
    Moi j’adore les odeurs qu’on sent en Asie du sud-est, odeurs qui te saisissent dès que tu sors de l’avion (je trouve qu’à ce moment-là je revis !) même si ce sont des odeurs mélangées peu ragoutantes et assez indéfinissables (mélange d’odeur de durian, d’égouts, de gaz de mobylettes, d’essences exotiques d’arbres…)

    Il y a aussi ces odeurs très particulières chez nous, et rares, quand il fait très chaud et très lourd (juste avant un orage) ; c’est vrai que les odeurs sont importantes pour nous, même si nous sommes des êtres évolués, parce que les bulbes olfactifs sont proches de notre cerveau reptilien, lui même proche du centre des émotions… je persiste à croire que ça n’est pas un hasard.
    J’ai écrit à ce sujet dans un de mes textes (extrait) :

    « Je regrettais l’acier coupé net des glaciers, leur froid qu’on peut humer à distance. Les grandes chaleurs ramenaient à la surface des odeurs lourdes et nauséabondes comme si la terre était en colère contre le ciel, un ciel trouble comme une plage au sable ondulé. Etait-ce ça l’odeur de l’absence, l’odeur de la mort, à la place du parfum subtile des femmes, de l’exhalaison de leur peau fine et ambrée, toutes choses que l’esprit – ou le thalamus, l’archéocortex, la cingulaire – rejette, comme Saint Pierre reniant le Christ ? »

    (Merci… pour mon – petit – poème)

  8. Catrine dit :

    Whaha:)
    Bon je vais passer pour une vendue d’avance mais c’est toujours la bonne période!! Pour l’odeur des chiens, prévoir l’arrivée en Mars parce qu’on ne sait jamais, surtout Avril, et tu colles jusqu’à Mai. Ou tu pousses à Juillet pour la Saint-Jean et les spectacles des Francofolies! Ou bien encore, l’arrivée en Août jusqu’à la fin Octobre :¬) comme ça tu goûtes tout l’automne!!! héhé je taquine!

    Il est beau ce paragraphe, beau et plein dans ses odeurs qui me parlent beaucoup, qui m’interpèlent en fait. L’odorat (la sensibilité olfactive) est je pense un des sens qui marque profondément la mémoire; on n’oublie pas les odeurs bien qu’elles s’endorment… Ici, il y a une odeur très caractérisque juste avant la première chute de neige; l’atmosphère se charge précisément d’un parfum métallique et d’ions; ça sent le fer, l’acier et l’electricité, et parfois un jour ou deux (oui même en ville). On se lève un matin, on met le nez dehors, à coup sûr cette odeur nous frise la narine et on a cette certitude, une pleine certitude, qu’il va neiger!

    Curieusement je découvre que je n’avais pas songé à l’absence d’odeur… qui est, oui, probablement une forme de mort… ou le visage qu’elle peut revêtre. Puis j’aime assez «[…] toutes choses que l’esprit […] rejette, comme Saint Pierre reniant le Christ »

  9. Christophe dit :

    Le nouveau monde, et ses grands espaces « sauvages », un vieux rêve pour beaucoup de Français… surtout le Québec, pays civilisé puisque on y parle français (;-))) Comme dans la plupart des villes françaises de province, on devine que la nature dans les villes du Québec n’est jamais loin (à portée de vue), et j’imagine que les Canadiens sont proches de la nature (donc, des odeurs…). Si ce n’est le cas, c’est peut-être être poète (comme toi) que ressentir encore les palpitations de la nature, la source de la vie, et ses signes (bruits, couleurs, odeurs…) En région parisienne c’est parfois étouffant ce manque de nature…
    Tu m’as donné envie de mettre mon texte en entier sur mon blog ; voilà, c’est fait.

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