matin de forêt

le matin, le matin dans la forêt. l’humidité est un bain où toutes choses trempent. je dis choses alors qu’il n’en est pas, que cette forêt ne procède que du vivant et que de ce qui s’y transforme, que de ce qui respire, comme la pierre sue l’écorce boit. ce moment m’abreuve. les yeux clos je savoure. je ne bouge pas. je savoure. j’écoute souriante les bruits vifs des bêtes affairées. quelque chose du ravissement m’habite, et sachant que rien n’est plus fugace, je le savoure. ce ravissement de ne rien avoir, de ne rien avoir que soi, un couteau et de la ficelle. rien, juste un petit trou dans ma bottine droite…

froissements dans les feuillages, tapis de branchages craquant soudain. les bruits me font ouvrir les yeux lentement. immobile, rester immobile mais attentive. aux bruits que j’entends ce ne peut être un ours ni un coyote. une tribu de ratons masqués sort d’un fourré; une mère et trois petits vont fouiner autour du petit cercle de pierres qui devait abriter la braise. ils semblent rire. les petits roulent, sautent les uns sur les autres, et rient en roulant encore. la ratonne-mère vient se placer entre eux et moi, parfaitement entre.

deux yeux noirs et luisants me fixent. elle se tient debout, une petite main sur sa poitrine tandis que l’autre bouge imperceptiblement. l’impression la plus folle me traverse, une impression d’intelligence, et à mon propre étonnement je suis convaincue qu’elle va parler. je n’arrive pas à détacher mon regard de cette petite main toute noire qui fait des signes. si la créature était humaine je comprendrais le mouvement de la main comme celui qui invite à rejoindre.

accoudée, je regarde fixement la ratonne qui me regarde comme si j’allais comprendre. une incroyable envie de rire me prend tout le corps et mal m’en prendrait je ferais fuir la tribu masquée! malgré moi je montre les dents de mon sourire, tentant tant bien que mal de ne pas m’esclaffer. tandis que je m’assoies, baille et m’étire les bras avec une lenteur exagérée, la ratonne recule d’un pas, s’assoie, baille et écarte les bras. mon rire éclate, irrépressible. la jolie bête me considère avec sérieux. l’impression qu’elle va prendre la parole est encore plus grande. pour un peu son regard porterait une sorte de réprobation.

les trois petits bandits font du raffut dans mon tas de bois. la ratonne se tourne vers eux et les gronde un peu, mais ils sont dans leur jeu. portant mon attention vers leurs mouvements, je découvre qu’ils se chamaillent pour quelqu’objet encore indéfini, mais je capte des taches rouges. ratonne lance un son plus aigu, impératif; les petits se rapprochent tenant chacun leur jouet dans la gueule. entourant leur mère, les petits coquins déposent le butin.

tout près d’eux, accroupie, je contemple une paire de mocassin en peau de daim, bordés de feutre rouge aux collets et brodés de petites perles cramoisies sur le dessus du pied. le dessin de la broderie rouge est une spirale de laquelle sort ce qui pourrait ressembler à un trajet en pointillé blanc. pendant que je tourne et retourne les magnifiques mocassins dans mes mains, le troisième ratonnet s’avance en traînant son trésor. intriguée, je me rapproche d’avantage, m’assieds au sol et attrape le bout d’une ganse également en daim; portant la même représentation en spirale, je tiens un sac à bandoulière, solide et…pesant.

en plongeant la main je trouve une miche ronde et encore chaude, un petit pot de…confiture! mais d’où arrivent ces cadeaux? qui? la ratonne me fixe, insistante. elle tripote un mocassin puis l’autre, me regarde. pour un peu je me pincerais, au lieu de quoi, je lui adresse la parole comme si bonjour et merci allaient être compris, mais voyons me dis-je, les ratonnes ne font pas de pain ni de confiture voyons, voyons… ses petits jouent autour de mes chevilles, agrippent les lacets de mes bottines, je ne tergiverse pas, je les enlève pour enfiler les mocassins. subitement ratonne s’active, tapote et câline les petits, couine: ses bruits de voix ressemblent à des rires. puis enfin debout et chaussée souplement, un morceau de pain dans la bouche, je dépose dans le sac mon couteau, la ficelle, une pomme qui me restait de l’avant veille. les bottines liées et jetées devant derrière sur l’épaule, le bâton noueux à la main, j’entreprends de suivre la petite tribu des ratons laveurs. pourtant je ne sais toujours pas si je suis véritablement éveillée dans ce matin de forêt.

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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