ces gestes qui font tourner le monde

Dans le bloc voisin, la fenêtre est ouverte; on entend l’eau couler, le bruit de la cuiller sur le rebord de la casserole, le tchoucke-tchoucke du presto, une chanson créole qui s’interrompt et reprend. J’imagine les gestes, les mains occupées, les hanches qui balancent. J’aime les femmes qui chantent dans leur cuisine. C’est de la poésie, une femme tranquille dans sa cuisine, chantant en faisant le riz, le couscous ou je ne sais quelle merveille alimentaire. Le plus beau, c’est que ces femmes-là ne savent pas. Elles ne savent pas qu’elles sont des poèmes, qu’elles les incarnent par ces gestes qui font tourner le monde. Elles ne savent qu’elles incarnent ni ce qu’elles incarnent. Pendant qu’elles chantent en tournant la cuiller dans la casserole, cette essence – celle du poétique, la poésie elle-même – passe par elles, les traverse. Ces femmes chantantes nourrissent la vie, celles des enfants, celle du compagnon, celles des amis …Ce n’est pas rien, nourrir la vie avec de la vie. Tous ceux qui mangeront le repas, mangeront aussi son chant. Pourtant personne ne le saura, sauf celles qui chantent en faisant la cuisine.

Imagine un instant juste un instant le nombre de femmes qui prépare le repas, dans une cuisine, dans la brousse, près de la rizière, dans un bidonville, sur un feu de rien, partout dans le monde. Tous les chants de femmes, les gestes qui tournent, c’est immense. Qui pense à ces chants et ces gestes qui semblent si banales sans jamais l’être? Qui parlent d’elles? Bien sûr on pense à celles et ceux qui ne mangent pas, aux femmes qui ne chantent plus, aux gestes qui ne peuvent plus tourner ni faire tourner le monde, on y pense parfois avec un peu de honte, avec un peu de culpabilité, et pour laver cette honte et cette culpabilité on donnera trois sous, quelques dollars… Bien sûr on en parle aux nouvelles du soir, on nous montre les images des famines, des maladies, de la mort. On regarde, sans regarder, mais on regarde, assis. Tout le monde regarde. Assis.

Mais quand est-ce qu’on nous parle de la vie, qu’on nous la montre; quand est-ce qu’on pense à la vie? Partagée entre étonnement et dégoût, je me dis que le culte moderne du morbide, de l’urgence, et de l’économique est en train de bouffer la vie et les femmes qui chantent en tournant la cuiller dans la casserole.

Le malheur est un commerce. Le silence est un commerce* et le vivant est un tabou.

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* oui, je sais j’utilise la même phrase dans le truc précédant.

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A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
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