une porte au bord de la nuit

la nuit allait bientôt étendre ses larges filets sertis et scintillants. toute chose changerait d’aspect. se chargeant d’épaisseur, les ombres elles-mêmes dresseraient des murs d’une profondeur invisible et allaient me reprendre à moi-même, encore. je ne pourrais pas résister; je serais contre, tout contre elles. enfonçant les mains dans mes poches j’y retrouvai l’opinel de mon père, la petite balle de ficelle et deux pommes odorantes. j’avais tout ce qu’il me fallait, j’entrai dans la forêt.

au bout d’environ deux cent mètres, un cèdre dont le corps avait la largeur de deux fois mes bras faisait le guet. il promettait une couche bien sèche. marchant parmi les feuillus des alentours, je rencontrai aussi un vieux chêne et des noyers noirs. je ne manquerais de rien pour faire un petit feu. bien à l’écart du guetteur, je fis un cercle de pierres pour contenir les braises, une réserve de bois mort et de branchettes.  j’étais presque prête. accroupie, passant une branche courte et dure dans un tour de ficelle bien tendue, tenant l’arc à feu fermement, j’appuyais ma paume sur le haut de la petite branche dure pour la garder verticale sur le bon bois et le paillis; subitement, la lumière dansante de la forêt devint horizontale comme si le monde basculait. au moment où je levais les yeux et observais ces choses, un rai de soleil orangé vint frapper droit devant. droit devant, à trois mètres peut-être moins, un monticule de schiste coiffé d’un quartz paraissait s’allumer, puis un second, puis un troisième. le rai orangé frappant les têtes de quartz devint plus intense, illuminant le lait des cristaux.

aussitôt je remarquai un grand silence. nul bruit de bête ni chant d’oiseau. dans l’air soudainement immobile, il me semblait entendre trois sons distincts, trois résonnances s’étirant, d’abord ténues puis plus fortes, plus claires. mes yeux fixes sur les quartz alignés comme le Baudrier d’Orion, la bouche ouverte et sans souffle, je regardais le pâle rayonnement bleu émaner des pierres. incertaine et fébrile, ouvrant le haut de ma chemise, je pris le doigt de quartz transparent que je portais en sautoir depuis des années. dans un état proche de la stupeur je vis son éclat bleuir. je m’approchai des pierres, lentement. je m’approchai avec une résonnance semblable, une résonnance bleue dans la main. mue par je ne sais quel appel ni quelle motivation, j’entrai dans l’étrange halo lumineux de l’alignement des cairns.

une sensation, une sensation seulement, quelque incontrôlable frissonnement, une vibration sous la peau dressant toute la pilosité du corps. une sensation, c’est tout. je me tournai pour voir le cercle de pierres, le cèdre, les bras du chêne, il n’y avait rien. rien de la forêt. je me trouvais en pleine nuit, au sommet d’un tertre, dans un cercle de grandes pierres levées.

six voix semblent sortir des pierres, elles parlent une langue que je reconnais sans la comprendre. des êtres qui paraissent centenaires se déplacent dans un chant qui monte, prennent place devant chacun des grands blocs de minerai. leurs paumes vers le sol irradient de lumière bleue – ou est-ce le sol qui les éclaire? – et tandis que le chant enfle, que les voix tonnent, leurs paumes se lèvent, dressant un mur luminescent tout autour de mon corps.

six voix levées chantent et quelqu’un s’approche. quelqu’un est quelqu’une, très haute et vieille. sa main droite tient un long bâton aussi noueux que ses doigts et sa main gauche fait un signe vif dans l’air qui m’entoure. les chants cessent où le sien commence, et alors les murs de lumière s’animent, me montrent les heures du monde; des heures et leurs beautés, des heures et leurs horreurs. les yeux pleins de vies et d’eaux, étreinte de ces beautés, de ces horreurs, étreinte par le chant de cette dame des pierres, la voix que je ne savais pas avoir monte de ma poitrine, et le chant que je ne savais pas chanter sort par ma bouche. la vieille dame semble sourire tandis que sa main tendue pointe mon quartz de son index. son chant s’intensifie, se répercute sur les grandes pierres debout. dans la vibration forte les parois bleues dansent  le moment d’un monde sans désastre, puis le chant s’adoucit et les images translucides se dissolvent. à mon cou, le doigt de quartz s’est levé; il est levé comme si mon cœur l’avait poussé. il est levé et il rencontre l’index immensément ancien de la dame des pierres.

debout dans la forêt, la nuit est entière. les pieds en plein centre du petit cercle de pierres que j’avais fait pour contenir un feu, désorientée et vacillante, je tiens au creux de ma main gauche le doigt de quartz, et dans la droite, un long bâton noueux.

Publicités

A propos 4ine

Catrine Godin vient de Québec où elle y a étudié les arts. Elle vit à Montréal, dessine, peint et écrit. En 2006, paraît un premier titre, Les ailes closes, aux Éditions du Noroît. Puis, paraît en 2012, Les chairs étranges suivi de Bleu Soudain, également aux Éditions du Noroît. En 2013 Catrine Godin est invitée au Festival International de Poésie de Trois-Rivières, elle participe au Festival Québec en toutes lettres en 2014 par l’entremise du projet Les oracles de Production Rhizome, puis en 2015, elle participe au projet Plus Haut que les Flammes, également de Production Rhizome. / pour + d'infos : mescorpsbruts.wordpress.com
Cet article a été publié dans écrivailleries. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour une porte au bord de la nuit

  1. Catrine dit :

    ..c’est que, la nuit, tous les chats sont gris…

  2. Florian T. dit :

    ah une métamorphose, c’est fou ce que les bois peuvent nous jouer comme tours de magie. et puis cet endroit, ce cercle a des résonances avec l’aleph de borges en quelque sorte, on voit tout avant d’être vidé, bon sauf que là on est transfiguré.

  3. Catrine dit :

    oui, tu as raison..
    et pardon j’ai pris du temps à répondre, c’est que je regardais « toute l’affaire » comme si je devais agir ou remédier à… pour me rendre compte que c’était y sursoir.. puis je me suis également rendu compte que « le chemin » était lui-même « transfiguration » ..et donc voillà qui me forcait à stopper net, mais pourquoi donc, comme si un quelconque évitement était possible alors que ce ne l’est pas. rien ne peut défaire la transfiguratio ni effacer ses conséquences…

    merci Florian de passer et commenter

Réponse, avis, contre-avis, réflexion, écho, c'est ici:

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s